REGARDE-MOI 

!

Sujet 1 :

Le hall d’un centre commercial bondé. Un bonhomme patibulaire en face me regarde droit dans les yeux avec ce qui serait de la défiance. En arrière plan, une femme pressant le pas avec au bout de ses doigts une gamine qu’elle traîne presque comme un cabas. Je le fixe à mon tour. Que me veut ce mec. De l’argent ? Je n’en ai pas. De maîtresse non plus d’ailleurs alors qu’il se ravise. Posons lui simplement une question qui le déridera certainement.

- Qui êtes-vous ?

Sujet 2 :

Regardez-moi ce truc. Un bonhomme d’une quarantaine d’années qui ressemblerait presque à ses parents s’ils étaient encore en vie. Je suis sur que je l’impressionne. Çà se voit dans ses yeux de trouillard. L’œil questionnant de ces gens là quand on les sort brutalement de leurs saintes habitudes…pas mal la meuf là bas ! Dommage qu’elle ait un mioche. Fallait pas faire de morveux ma vieille pour le traîner ainsi devant la foule parce qu’il risque de te coller un retard à ton cours de gym.

  • Et qui es-tu toi ?

Sujet 3 :

Un carrelage. Une dalle, une autre dalle, encore une. Je suis sure qu’un jour on pourra voler. Et du ciel, je regarderais le monde en bas comme le carrelage de ce foutu magasin.

  • Arrêtes maman, tu me fais mal !

Sujet 4 :

A l’horizon, une petite loupiote indique la sortie, on y est presque. Tiens le coup Kary ! Caisse 1, caisse 2, … une mamie qui fait tomber son sac. Un vigile se rapproche. Je suis heureuse qu’ils aient renforcé la sécurité dans ces magasins. Chui sure qu’un bazané malveillant se serait jeté dessus il y a un an. 12h37. Je vais louper ce foutu cours. Elle est vraiment belle cette montre. S’il me le redemande, je lui autoriserai de me prendre autrement. Il l’a mérité. Tiens je ne l’avais pas vu cet ensemble…tant pis je reviendrai.

- Allez cesse de geindre Sarah et dépêche-toi. J’en peux plus de cette foule et maman va être en retard si çà continue.

Sujet 2 :

  • Rassure-toi, Seb. Je ne te veux aucun mal.

Seb :

  • Mais ! D’où savez-vous mon nom ? Et …qui vous autorise à me tutoyer !

Sujet 1 :

Regardez-moi cette veine sur son front. Voyez comme elle grossit à chaque fois qu’il doit être contrarié. Ah Seb ILANE. Je suis sur que tu risque l’accident vasculaire à chaque fléchissement de la bourse ou quand tu dois te lever dans le noir pour aller aux chiottes. J’aime pas les fiottes de ton genre.

  • Calme-toi Seb, je suis ici pour affaire. Agent Vicken. J’ai été chargé de mener l’enquête au sujet de la mort de tes deux vieux. Plutôt macabre comme histoire. Dis-moi, à ce qu’il paraît, t’étais pas loin du lieu où cela s’est produit. N’est-ce pas ?

Seb :

  • Agent Vicken dites-vous. Et de quelle brigade ?

A.S :

- Nortan security. Unité 177. Voici ma carte.

Seb :

Nortan Security, servir et protéger,Unité 177, agent Vicken Lawrence. Matricule xx7O2.exe. Autorisé à tirer.

  • Et c’est dans votre unité que l’on vous apprend à tutoyer les citoyens ?

A.S :

- Seulement les suspects, Seb. Seulement les suspects. Et çà m’arrange plutôt parce que j’aime pas vraiment çà, vouvoyer les culs terreux comme toi qui sniffent leur poudre quotidienne sur le cul de putes de luxe payées avec l’argent de leurs crimes alors que d’autres se crèvent à leurs services sans la moindre contrepartie.

Seb :

  • Je vois. L’unité 177 a décidé de m’envoyer un doux rêveur moraliste pour m’aider à passer la douleur qu’a pu occasionner la perte d’êtres chers. Je ne manquerai pas de toucher un mot au colonel Varlet à votre sujet quand je le reverrai…

A.S :

- … à une de vos réunions spéciales je suppose ? Te dérange pas Seb, il me connaît le vieux. Et s’il m’a choisi pour cette enquête, c’est qu’il m’autorise aussi à te tutoyer.

Et ne me regarde pas avec cet air méprisant bonhomme. Tu la ramèneras moins dans un instant

Mais de toute façon Seb,…

Seb : Monsieur ILANE ! Je refuse de continuer cette entrevue. Contactez mon avocat, il…

A.S : Reconnaîs-tu cet objet Seb ?

Seb :

Mon notepad. C’était donc lui.

A.S :

- Oui, tu reconnais cet objet. Ton nom y est inscrit en toutes lettres. Mais dis-moi Seb, comment peut-on laisser des traces aussi compromettantes sur le lieu d’un crime ? Et surtout, Seb, explique-moi pourquoi tes yeux crient l’inquiétude alors que tes lèvres sont prêtes à cracher que t’es un gars innocent ?

Seb :

C’en est trop. Baisser le regard et feindre la préoccupation. Soupirer légèrement mais suffisament pour qu’il l’entende, pour qu’il le sente. Faire quelques pas en sa direction. Çà le surprendra certainement d’une personne qu’il suspecte. Lever le regard en omettant tout rictus. Garder l’air sévère et le fixer droit dans yeux. Inspecter brièvement le contour de ces yeux d’un homme manquant de sommeil et que le tabac maintient éveillé. Et conclure :

  • J’ai pris un plaisir mesurable mais cependant insuffisant à converser avec vous, monsieur Vicken. Nous nous reverrons certainement compte tenu de votre pugnacité, mais ce ne pourra être en l’absence de mon avocat. Monsieur Vicken,…

Marquer un pas déterminé vers la sortie, ne laisser aucune occasion à ce flic bas de gamme de me freiner.

A .S :

Prévisible. S’écarter légèrement et laisser passer le bonhomme. Il ne s’en tirera pas aussi facilement. Le ver est dans la pomme Seb, et on se reverra très vite.

  • Je me permets de conserver ton petit carnet, Seb. Pièce à convictions ! Et…oui, nous nous reverrons, Seb ! Nous nous reverrons.

Bref soupir. Laisser partir l’homme dans sa démarche distinguée, ses vêtements complices de toute sa situation sociale, et sa stature fière, arrogante et jalousable. On verra si tu seras aussi clinquant derrière les barreaux, Seb.

Seb:

Une porte vitrée, un couloir chahuté par une foule dépensière, des dalles régulières sur un sol sans âme, puis l’escalator, le Hall A, l’ascenceur et enfin, le 3ème sous-sol. Quelques pièces caressant la fente coquine d’un horodateur vorace, puis l’allée 17. De sombres couloirs qui font certainement la fierté du propriétaire de cet immense parking par l’économie d’énergie qu’ils génèrent. Une femme au galbe provoquant passe non loin. Elle baisse la tête, presse le pas, me croise. Je sens son léger coup d’œil sur mon flanc. De quoi veut-elle s’assurer ainsi ? Ah les femmes !

  • (d’une voix miéleuse, légèrement cassée et enrobée d’un grave sensuel) Bonsoir !

Elle :

Si seulement Charles pouvait être aussi élégant !

  • Bonsoir, monsieur.

Presser un peu plus le pas. Derrière le bel agneau peut se cacher n’importe qui.

Seb :

Bouton start. Vrombissement d’un moteur viril. Quelques empoignades sur une boîte de vitesse souple comme je les aime, et go !La ville est à moi. Elle et tous ces rats incompétents qui l’arpentent chaque jour. Comme cet agent de Province. Le téléphone. Activer la fonction vocale, monter le volume de l’auto radio par légère pression sous la partie gauche du volant, puis : « APPELER Gaëtan ! ». Quelques secondes, une sonnerie, une seconde, puis…

Gaëtan Serval :

  • Gaëtan Serval, je vous écoute...

Seb :

J’espère qu’il ne va pas me sortir une de ces contrepétries vaseuses. Je ne suis vraiment pas d’humeur.

  • J’ai un problème Gaëtan, il faut qu’on se voie. Et vite !

J.O :

  • Seb ! Comment allez vous, monsieur «l’entrepreneur le plus sexy l'année» ?

Seb :

  • Laissez tomber ce gag qui n’amuse que les journalistes eux-mêmes et soyons bref s’il vous plaît Gaëtan, il y a urgence. Quand puis-je vous rencontrer ?

J.O :

Ce ton grave, ce léger stress dans la voix, l’empreinte d’un coupable qui vient chercher des solutions. Mon vieux Seb, t’as pas merdé à ce point !

  • Urgence ? Vous savez très bien qu’une urgence pour vous l’est forcément pour moi, monsieur ! Je suis à mon bureau pour quelques banalités administratives sans importance. Dans combien de temps pouvez-vous être ici ?

Seb :

Toujours efficace et là quand il faut ce bon vieux Gaëtan.

  • Un quart d’heure. Cela vous convient-il ?

J.O :

- Je vous attends. Montez directement au 15ème, nous y serons bien mieux que dans l’étroitesse de mon vieux bureau.

Seb :

Et toujours aussi drôle le bougre. 50m2 en plein cœur de la cité, une vue imprenable sur toute la vieille ville, ces beaux quartiers bourgeois à souhait et le canal central. D’autres avocats aux crocs acérés jalousent secrètement un tel privilège.

Cinq minutes plus tard, dans le hall d’un de ces grands immeubles du pôle d’activité.

Hotesse 1 :

- Bonjour monsieur Ilane ! Comment allez-vous ?

Seb :

  • Bien. Ai-je été annoncé ?

Hotesse 1 :

Oh pas la peine, monsieur ! Sir Serval vous attend. 15ème étage, porte D. Je vous souhaite une excellente journée

Seb :

  • parfait. Bonne journée.

Le hall aseptisé de ces bâtiments où l’humain n’est que donnée chiffrable, un immense vase de terre cuite qui offre à un Philodendron Monstero le luxe de prétendre à son tour à l'arrogance. Quelques boutons clignotants au loin. Une femme presse le pas du haut de talons aiguilles d’un vert émeraude interrogateur. A droite, trois jeunes hommes debout, parfaitement vêtus et semblant s’amuser de moquerie. Certainement une affaire atypique qu’ils ont du défendre ou observer.

Le bouton d’appel de l’ascenseur. Quelques secondes plus tard, le tintement de sonnette qui précède l’ouverture de deux lourdes portes métalliques. A l’intérieur, le règne de la sobriété. Bouton poussoir 15. Une douce voix féminine mais tellement informatique vous questionne :

Ascenceur, voix féminine :

  • Quel est l’objet de votre visite, monsieur ILANE ?

Seb :

Vous répondez parce que votre éducation n’a pas omis d’inclure dans vos fonctions celle de parler aux machines :

  • Gaëtan Serval.

Seb :

La machine semble vous avoir compris. Fermeture des portes. Un miroir. Profiter d’être ici seul pour vérifier que rien ne dépasse, rien du moins risquant d’appeler le ridicule à s’inviter dans la conversation à venir. Deuxième tintement sec et précis que des équipes de marketing ont du soigneusement sélectionner pour l’image de rigueur qu’il imprime. 15ème étage. Une douce voix vous l’annonce. Quelques pas. Sortir de ce cube métallique sans saveur, s’avancer vers la seule et immense porte vitrée de l’étage. Un feutre semi opaque permet de voir l’ombre qui s’approche de l’autre côté sans offrir la possibilité d’en distinguer l’once d’un détail. Une main semble s’être saisie de la poignée. Un mouvement ferme et soutenue happe la porte dans l’immense bureau et laisse place à un gaillard d’une quarantaine d’années, les cheveux à peine grisonnants et la mine toujours aussi ravie de la réussite jouissive:

  • Mon ami. Heureux de vous revoir.

à suivre.